Objet du mois, avril 2023

Le(s) violon(s) de Jean-Antoine Zinnen

Le violon de Jean-Antoine Zinnen conservé au CNL.
©Photo : Marc Siweck.

Comme tous les musées et archives, le CNL conserve des objets auxquels même les collaborateurs touchent rarement. Le violon acquis en 2014 auprès des descendants de Jean-Antoine Zinnen (1827-1898) en fait partie. Ce n’est pas sans quelque émotion que l’on ouvre l’étui devenu fragile, et c’est d’un geste délicat que l’on en sort l’instrument après l’avoir dégagé de son tissu protecteur. Cette prudence ne s’explique pas en premier lieu par la valeur matérielle du violon, pourtant doté d’une étiquette libellée « ANTONIUS STRADIUARIUS CREMONENSIS/FACIEBAT ANNO 1711, A+S ». D’après le luthier Jean-Pierre Reitz, il a été fabriqué en Allemagne dans la deuxième moitié du XIXe siècle et compte parmi les nombreux violons faussement attribués au maître de Crémone. L’émotion que l’on ressent est plutôt due à l’impression de répéter un geste exécuté des centaines de fois par l’auteur de l’hymne national. Ainsi l’expérience peut-elle être qualifiée d’« auratique », au sens que Claude D. Conter a conféré à ce terme (Vor der Theorie. Immersion – Materialität – Intensität, éd. par Mario Grizelj et al., 2014, p. 375-394).

 

Les objets personnels de Zinnen ont toujours fasciné, à l’instar des « reliques » d’autres grands hommes. En juillet 1977, les visiteurs d’une exposition organisée au siège de l’Union Grand-duc Adolphe ont pu admirer « le bâton de chef d’orchestre offert par le corps des officiers de Diekirch au jeune Zinnen […], ainsi que le violon [lui] ayant appartenu » (Luxemburger Wort, 09.07.1977). D’une facture originale (la volute est orientée vers le bas), cet autre violon a aussi été exposé à l’occasion du 135e anniversaire de la Musique militaire (Luxemburger Wort, 10.06.1978) et se trouve de nos jours au Conservatoire de la Ville de Luxembourg, accompagné d’une vignette précisant qu’il aurait appartenu à l’une des deux filles du compositeur, Julie (voir aussi Albert Toussing, Johann Anton Zinnen, 1827-1898. Zum 100. Todestag des Schöpfers der Nationalhymne Luxemburgs, 1998, p. 120).

 

Quant au violon parvenu au CNL grâce aux descendants de l’autre fille de Zinnen, Léontine, on aimerait qu’à la manière de la viole de gambe que Dana Rufolo a fait entrer en littérature, il se mette à parler. Contrairement à la montre et au bâton de chef offert par la chorale Liedertafel de Diekirch, issus des collections du CNL et actuellement exposés à la BnL , il ne porte aucune trace de la vie de Zinnen. On sait qu’à côté de ses activités de compositeur et de chef de chœur et d’orchestre, celui-ci enseigna les instruments à vent et le violon à l’École de musique de la Ville de Luxembourg ; les notices biographiques indiquent par ailleurs qu’à la fin de sa vie, il aurait été violoniste (ou même violon solo) à l’orchestre des Concerts Lamoureux à Paris. Pourtant, à consulter les programmes de cet ensemble (Ville de Paris – bibliothèque historique – 8-TMS-05546, années 1884, 1887, 1888) et l’Annuaire des artistes et de l’enseignement dramatique et musical de l’année 1893 (), c’est parmi les altistes que l’on aperçoit le nom de Zinnen, qui, même dépourvu de prénom, a peu de chances de renvoyer à l’une des filles du compositeur : les femmes n’étaient en effet pas admises dans les orchestres parisiens à cette époque et l’Annuaire emploie les formules « Madame » ou « Mademoiselle » pour désigner les musiciennes (nous remercions François-Pierre Goy, Anne Renoult et Yannick Simon pour ces informations et leur aide dans nos recherches). Ainsi l’expérience « auratique » procurée par le violon a-t-elle conduit à un autre instrument à cordes susceptible d’avoir joué un rôle dans la vie parisienne de Zinnen : l’alto.

Myriam Sunnen

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